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Un dictionnaire potentiel des idées reçues sur la
Palestine débordera sûrement les compétences de toute
une équipe, si dévouée et lucide soit-elle. De nouvelles
entrées s'y ajoutent tous les jours, à celles-là mêmes
qui sont devenues courantes et usuelles, à commencer
par "terre sans peuple pour un peuple sans terre"
jusqu'à l'assimilation systématique de la légitime
résistance au maléfique terrorisme. Ce dictionnaire
constitue aujourd'hui une nécessité pour dire la violence
de la langue, les multiples détournements du sens,
les mensonges éhontés, et les haines, surtout les
haines, vieilles et boiteuses. Les discours sur la
Palestine se reproduisent et prolifèrent. Aucun n'a
jamais résolu le vrai problème, celui des gens qui
meurent, celui des regards qui s'assombrissent et
des cœurs qui sèchent.
Des manifestations éclatent partout dans le monde
(c'est aussi la règle du jeu, non ?!). Aucune n'a
jamais détourné un obus, ni arrêté l'avancement têtu
d'un char d'assaut. Je me dis pourtant que la guerre
n'est pas qu'une folie, voici une autre idée reçue
qu'il faudra peut-être inclure dans le dictionnaire.
La guerre est le comble de la Raison moderne. Et selon
cette Raison, il existe des guerres légitimes, nous
a-t-on appris à l'école. Elles sont nécessaires pour
débarrasser la Terre de la menace des hommes dangereux,
comme Hitler, Saddam Hussein, ou Oussama Ben Laden,
pour ne citer que les plus jeunes de l'histoire de
l'humanité. Belliqueux déclencheurs et justificateurs
des guerres modernes.
La guerre, prétend-on, devient légitime grâce à cet
instinct de conservation qui exige l'anéantissement
d'un parti pour que subsiste l'autre : comme combattre
les nazis pour protéger l'Europe d'un éventuel empire
allemand dévastateur, ou justifier l'intervention
militaire américaine (d'abord contre l'Irak ensuite
contre l'Afghanistan) pour protéger les droits pétroliers
des Américains dans la région, sous couvert d'une
croisade contre la terreur.
Le même instinct de conservation force les leaders
arabes, pour des raisons différentes, à rejeter l'option
de riposter à l'agression israélienne, sous prétexte
que la paix est encore possible. Tous sont rongés
par l'angoisse de déplaire à leurs alliés et persécuteurs
américains, de perdre le contrôle policier sur leurs
peuples et de perdre par la suite leurs "postes" gouvernementaux.
Tous sont animés par la peur d'avouer qu'ils ne possèdent
pas de véritables forces armées, eux qui prétendaient
dépenser des milliards pour équiper et former d'invincibles
chimères. En Egypte, l'immense clan de fonctionnaires
militaires gère la prétendue armée dont les
locaux se résument à une dizaine d'hôtels, de clubs
sportifs, de sièges pour les entreprises nationales.
Une armée pour le temps de paix, qui s'équipe en commissions,
pour que des milliards de dollars s'enterrent, chaque
année, dans les comptes suisses des chefs. Cela est
monnaie courante. Cela n'étonne plus personne.
La guerre est toujours, et par définition, légitime
du point de vue du plus fort. Moi, je me sens désarmée
devant cette logique, je ne la comprends pas, j'imagine
que seuls les puissants parviennent à la justifier.
La guerre ne devient possible aux yeux du plus faible
que lorsqu'il n'a plus rien à perdre au-delà de sa
vie. Lorsqu'il continue de vivre à défaut de mourir.
Dans la catastrophe actuelle, chacun joue comme il
faut son rôle préconçu. Les militaires israéliens
font la guerre, les kamikazes palestiniens commettent
des attentats suicidaires ; les présidents des démocraties
occidentales et les chefs des dictatures moyen-orientales,
tous semblables, se cachent dans leurs palais ; les
écrivains protestent, voyagent et noircissent du papier;
les académiciens discourent ; les masses exhibent
leur colère dans les rues, et ainsi de suite. Entre-temps,
la guerre en terre de Palestine ravage les vies. Ne
dramatisons pourtant pas ! Rassurons-nous ! Bientôt,
tout sera fini et tout le monde aura le temps, après
le génocide, de disserter sur l'affaire, de boycotter,
de sanctionner (c'est mon optimisme qui parle ici),
d'analyser, de tirer des leçons, et de s'en réjouir.
En me défoulant par l'écriture et les manifestations,
je déploie ce qui me semble être le moindre effort
de résistance. Je scande avec les manifestants : "Sharon
assassin!", au cœur d'une petite foule de Montréalais
compatissants et sympathiques. Cependant, je sais
que cela ne changera rien à la face désormais hideuse
du monde, convaincue dans ma désillusion que c'est
bien le rôle des honnêtes gens de sortir dans les
rues pour exiger que justice soit faite. Que c'est
bien cela leur incontournable destin dans la mascarade
que nous appelons symboliquement la vie. Ceux qui
ne font pas la guerre, ceux qui ne manipulent pas
les armes efficaces, contrôlées par les ploutocrates
et destinées à tuer, ce sont mes amis, mes semblables,
mes frères. Je les connais, je les admire, je fraternise
avec eux pour vaincre ma solitude. Mais nous sommes
souvent confrontés à cet amer sentiment d'être… impuissants.
Rien d'étrange à tout cela. C'est même, à la limite,
l'éternel questionnement des intellectuels quant à
leur pourvoir et leurs limites.
Maintenant, qu'est-ce qui m'empêche moi, née en 1965
dans une famille d'intellectuels égyptiens, nécessairement
optimistes, de me suicider sur-le-champ? De cracher
sur cette éternelle répétition qui ne surprend plus
personne, et de m'en aller pour de bon ? De vomir
l'humiliation systématique, la dégradation concoctée,
la petitesse du monde, et de m'envoler vers l'inconnu
? Question de ne plus souffrir. Question de rejoindre
les autres, ensevelis récemment sous les décombres
de Jénine.
Dans une mare de désespoir, je plonge ma tête jusqu'au
cou, je bois ma mort jusqu'à la lie. Je ne rêve plus,
si ce n'est pour faire des cauchemars. Je ne ris plus,
si ce n'est pour vaincre la folie et la dérision.
Je ne verse plus de larmes pour les victimes, si ce
n'est pour me débarrasser momentanément d'un lourd
fardeau de culpabilité, parce que moi je suis au moment
où elles ne sont plus.
Je ne veux plus être lucide. Je ne veux plus prétendre
à l'objectivité. Je ne veux plus rien voir. Je veux
arrêter d'écrire, tout de suite. Devenir la kamikaze
de l'écriture ! Je me répète inlassablement que sur
terre, il n'y a que des enfers perpétuels, il n'y
a que des paradis perdus. Moi qui déteste le drame,
me voilà en train de me lamenter comme les corbeaux,
et je m'en veux d'être si défaitiste devant la haine,
si fragile, si mesquine, si égoïste, si effarée.
Cependant, je ne me suicide pas, parce que ça
m'enrage de mourir en victime. Il y a des années de
ça, j'ai admiré Ghandi pour sa persévérance, pour
sa lutte non violente contre l'occupation, voire pour
sa fin tragique. Je pensais être comme lui, non violente
par nature, et par conviction. A présent, je ne sais
plus. Je pose à tout le monde des questions naïves
qui frisent la puérilité : c'est pour quand la mobilisation
générale des forces militaires des vingt-deux pays
arabes ? Pourquoi ne menace-t-on même pas de faire
la guerre ? Pourquoi en quelques jours, le 11 septembre
fut vengé, et en cinquante-quatre ans, Deir Yassine
ne l'est toujours pas ? Je m'enlise dans des questions
sans réponse valable, je me suicide autrement, goutte
après goutte, à petit feu.
Mais je ne meurs pas, comme les Palestiniens ne
mourront pas, parce que je m'invente encore des raisons
pour vivre : écrire un dictionnaire des idées reçues,
comme celui de Flaubert, sur la Palestine ; ou rencontrer
ma future belle-fille, celle que Ziad, mon fils âgé
de six ans, épousera dans l'avenir ; ou visiter l'Inde,
le pays de Ghandi, de Satyajit Ray et de Tagore. Ensuite,
viendra la vraie mort, pourquoi pas ? Tranquillement,
au bout d'une vie et non au beau milieu. Sont-ce des
justificateurs de vie soutenables pour l'être impuissant
que je suis ?
Je ne meurs pas parce que je veux raconter la Palestine,
un jour, à ma façon. Cette histoire d'injustice, justifiée
par la logique de l'histoire, cette cicatrice que
l'humanité portera longtemps sur sa face fardée de
mensonges.
Je me dis cependant qu'il n'y a rien de surprenant
à tout cela, parce que la guerre a toujours été sale.
Et parce que nous sommes tous, plus ou moins, des
assassins. Si Sharon est un criminel de guerre, l'humanité,
par son silence, est assassine de béatitude et d'insouciance.
J'écris parce que je refuse de faire partie des bandes
d'assassins. J'écris pour me laver du silence. Le
silence sur les humiliations, les injustices, les
holocaustes successifs qui ont frappé le peuple palestinien,
errant depuis 1948. Le silence des lobbies médiatiques
contre toute éventualité de définir la résistance
palestinienne autrement que comme "terrorisme", notion
vaste et aride comme le désert, rude et abjecte comme
la prostitution. Les vrais terroristes de l'Etat sioniste
le savent et mentent délibérément. Et les victimes
le savent mais leur vérité est tue, étouffée, ensevelie
sous les débris de discours tentaculaires.
Dans chaque guerre, les belligérants s'inventent
des mots, des mots qu'ils font circuler pour justifier
leur haine, pour définir la terreur, pour falsifier
l'histoire, pour réinventer le monde à l'image de
leurs victoires ou de leurs défaites. Certains mots
blessent, violent, dégoûtent, d'autres pansent, apaisent
et rendent justice. Nul n'a jamais sous-estimé le
pouvoir des mots, les écrivains par-dessus tous, parce
que leur quête n'est que l'impossible "devenir-mot".
En ces moments de détresse profonde, c'est cette quête
même qui redonne sens à la vie, et à l'écriture. Quel
dictionnaire peut-il donc, en ce moment, réhabiliter
les mots, restituer leur innocence, reconnaître leur
juste valeur ?
Et qui en voudra encore demain, lorsque l'éternité
sera un jour ?
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