| Écrivain,
auteur dramatique, metteur en scène, directeur du groupe T’chan’G,
Didier-Georges Gabily a été l’une des figures emblématiques
du théâtre de bande, ces groupes de francs-tireurs qui opposent
à la faiblesse de leurs moyens les armes de la création contemporaine
et collective. Il avait fondé un centre de recherche et de
formation pour l’acteur contemporain qui proposait à de jeunes
acteurs une pratique d’atelier. |
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La chambre est comme un jardin, parfois. (Aussi - le plus
souvent - un champ d'épandage, et qui fume, et qui libère
ses gaz méphitiques. Rien d'autre : une sorte de corps allant
plus ou moins vite vers son pourrissement, ingurgitant,
puis relâchant les sphincters, évacuant les matières comme
il est convenu. Là où j'écris est mon corps même. Là où
il m'arrive encore d'écrire, devrais-je écrire - de moins
en moins souvent, j'écris. Quittant ma chambre, je quitte
mon corps. Ceux-là me voient tous les jours. Ceux-là croient
que j'habite ce semblant de corps qui (leur) parle. Nous
parlons le plus généralement de théâtre. Ceux que je fréquente
le fréquentent encore, le théâtre. Nous y allons parfois,
mon semblant de corps et moi. Cela tient de l'obligation
morale et d'une déjà vieille croyance absolument invérifiable
: le théâtre pourrait encore sauver quelque chose (de),
serait encore utile (à). Et non pas le théâtre mais la manifestation
d'une parole de théâtre sur le plateau du théâtre : un texte,
rien qu'un texte d'alliance, une Alliance. Tout échappe,
rien ne vient bien. Non pas un texte mais le vieux texte
de l'Alliance plus de dix mille fois recommencé. J'en ai
perçu quelques graves et simples échos dans l'une des dernières
pièces de Vinaver, Portrait d'une femme. Celle-là n'avait
jamais été montée. Ça n'est même pas étrange, c'est assez
normal, de nos jours, me suis-je dit. Puis : il faudrait
hurler aussi à cause de ça. Puis : il faudrait continuer
à écrire aussi à cause de ça.)
La chambre est comme un jardin, ce soir. (Les fleurs s'endorment
sous un brouillard musicien. Scelsi, puis Varese, puis des
nouvelles d'une catastrophe autoroutière bien de chez nous.
"Qu'ils brûlent." Voici ce que j'ai pensé. Aussitôt le regret
s'empare. Il ne s'agit pas des victimes. Dire juste : "Qu'ils
brûlent ceux qui s'emparent de toute chose pour le servir
encore chaud, calciné, le corps de l'autre, du proche de
l'autre, avec numéro d'appel aux familles ; qu'ils fondent
dans l'écran de leur déjà réalité virtuelle.")
(A Sarajevo, un obus explose près d'une école.
Encore un décompte macabre. Encore un. Quelques échos lointains,
dans les brèves, comme ils disent. Il y a des proches. Il
y a des lointains. Ce sont les mêmes qui me donnent des
nouvelles. Sans eux, je ne sais rien du monde, veulent-ils
me faire croire. Ils y parviennent assez bien.)
(Hier à Brest, un cargo iranien à quai. Une blancheur. Je
n'ai pas noté son nom. J'ai déjà oublié son nom. Mais sa
blancheur. Et sur le rouf, trois hommes s'interpellent dans
le silence. Leur peau mate, presque noire, se détachant
des coursives. L'un d'eux grimpe à l'échelle qui mène aux
deux autres. Sa voix s'abaissant comme il s'élève. Le ciel
confus de nuages, bavard, contrariant, dans le silence retrouvé.
Un malaise. On m'a dit le soir d'auparavant qu'ils - ceux
de l'actuel gouvernement - voulaient reléguer un imam à
Ouessant. Cela me paraissait presque comique, l'imam en
l'île, l'imam chez les ilotes mécréants. J'ai regardé le
navire de commerce. C'était devenu un navire de guerre,
il remplissait une mission de guerre. Je l'ai su. Je sais
cela du monde qu'ils ne m'ont pas appris. Je danse.)
(Ce même soir, rencontré François Dilasser, peintre irritant.
Un humble. Un orgueilleux. Puis, à trois heures du matin,
un chien perdu. Un autre humble, un autre orgueilleux. Nous
étions faits pour nous comprendre, Dilasser, le chien et
moi. Le lendemain, je confie le noiraud à la SPA. J'ai de
bonnes raisons, évidemment. On a toujours de bonnes raisons
pour ne pas croire aux signes. Dilasser m'offre une lithographie,
un de ses Pèlerins. Un acte d'amicalité, un petit geste
miraculeux, somme toute. Pourtant, de retour, la chambre
redevient ce qu'elle est le plus souvent. Inamicale, envahie
de ronces. Il suffit que je repense au chien, à la cage
où il attend, aux abois de ses congénères. Tout ce papier
alentour, croupissant dans nos vomis insignes. Encore un
peu de mon corps-chambre qui s'en va.)
Et voici : je bois. 11 et 12 novembre 1993
*
(Liesses et cadavres. Dépressions et corps
vifs. Dans la rareté du vivant, de l'accompli. Sans doute
suis-je de ce monde, dans ce temps. Reste au matin l'envie
de tombe. Le soir, une journée de plus a passé. Le soir,
avec la télévision et avec la haine de la télévision. J'oublie
de plus en plus. De plus en plus souvent. J'oublie.)
Corporalité absolue des acteurs
(Cadavres en sursis nous
tous
Mais quand même
bien moins
qu'eux
si c'est possible d'énoncer cela aussi ridiculement. Premières
images de Sarajevo avec la neige. Plate horreur d'une vision
de Noël en novembre avec la vieille neige des vieux contes.
Il y a un homme, un vieillard qui balaie non pas devant
sa porte mais le travers d'une rue entière. Citoyen-vieillard,
je me fous à cette heure des "capitales culturelles" et
même de cette image (la tienne, citoyen) dérobée au journal
de la nuit télévisuelle où tout toujours ne cesse d'impliquer
le dégoût du même. Je comprends seulement mieux ce que disait
une unique échappée de notre commun asile du renoncement
il y a quelques semaines au Mans : "Ne venez pas à Sarajevo
y jouer la comédie de votre attachement aux valeurs éternelles.
Envoyez du charbon. Accompagnez un convoi de charbon." Je
la trouvais odieuse. Plus maintenant.)
Corps-spirituel, l'acteur manquant
(Aimerais revenir sur la notion d'asile. Sarajevo est (hélas,
aussi) notre asile. Je veux dire : l'image de Sarajevo.
Pas sa réalité, évidemment. L'aliéné en crise revient frapper
à la porte de l'asile. "Dites-moi que j'existe, habitants
d'ici, dites-le-moi." Le mort futur prend la parole, le
portier d'enfer désignant les cadavres répond : "Vois."
L'aliéné voit les cadavres. Il dit : "Je savais bien que
vous viviez, je le savais.")
Et si souvent défait, corps-spirituel avec la lâcheté, manquant
de nouveau
14 et 15 novembre 1993
*
(Lu dans un quotidien quelque chose à propos d'un projet de
Sanisette améliorée pour sans-abri. A la fin, l'un des concepteurs
dit : "Cela pourrait servir, je ne sais pas, mettons, de support
publicitaire…" La veulerie n'a donc pas de fin. La pire :
celle drapée des atours de la bonne-mauvaise conscience. On
en revient à Sarajevo. Deux articles coup sur coup dans un
autre quotidien. B.-H. L. et un dénommé Pascal Bruckner. L'écœurement
sans fin. Et que répondre ? Il y a donc suffisamment d'espaces
libres dans les journaux pour que sur un sujet si grave de
tels danseurs mondains y trouvent place, dansant la pavane
égotique.)
17 novembre 1993
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