Situations du théâtre 
La revue en ligne
d'Actes Sud


NUMÉRO 2


Extrait 1
A tout va
(journal, 1993-1996)


Extrait 2
dernière charrette

Extrait 3
Corps du délit

  dernière charrette
(une imprécation calme)


de Didier-Georges Gabily
Écrivain, auteur dramatique, metteur en scène, directeur du groupe T’chan’G, Didier-Georges Gabily a été l’une des figures emblématiques du théâtre de bande, ces groupes de francs-tireurs qui opposent à la faiblesse de leurs moyens les armes de la création contemporaine et collective. Il avait fondé un centre de recherche et de formation pour l’acteur contemporain qui proposait à de jeunes acteurs une pratique d’atelier.  




Et ainsi sommes-nous devant la mort, devant la peur et devant la défaite, peu différents de vous

Nous, objets

Nous, utiles aux hommes

Ecoutez, aujourd'hui, si vous voulez

*


Je ne suis rien dans cette histoire

De ces roues qu'inventèrent les hommes depuis
si peu
pour aider l'homme en son labeur,
je suis

La charrette

*


Et tu peux penser que je ne pense rien - je ne pense rien
Et tu peux penser que je ne ressens rien - je ne ressens rien - si cela t'arrange

Nous, utiles aux hommes

Ecoute, aujourd'hui, si tu veux

*



Voici comme je naquis et comme j'habitais les dépendances avec le pauvre avec l'humilié et j'étais
heureuse - ah, ce mot pour le rire et pour le grincement ! -
quand le charron - ô, forges puissantes des hommes ! - après le menuisier - ô gouges, ô haches, ô scies violentes des hommes ! -
finit son œuvre et j'étais
née et
j'étais heureuse
habitant les dépendances et
comme je vais finir, je ne l'ai pas souhaité

Non !

Entends,
Toi.
Vois,
Toi,
Dieu protecteur des objets et des machines
utiles à l'homme
(si Tu es)

Entends et vois
comme je finis
avec tous ces morts sur mon dos et
finissant de remplir mon rôle
(si Tu es)

Et vois comme je grince maintenant et comme mon grincement dit plus que les larmes de ceux qui ont tout perdu croyant gagner Ton ciel sur terre qui est comme les larmes qu'ils versaient amères et longues Mais
je ne vais pas continuer à Te parler comme ça non !
Si je grince et si je geins ce n'est pas pour Toi non !

Je suis cette vieille roue mal assujettie à son trop vieil essieu
et je grince pour eux

Serviteurs humiliés esclaves

Je suis ce bois de pin désassemblé à force
et je grince pour eux
qui sont mes morts
qui ont tous leurs yeux noyés de rêver défaits
qui sont tout blessés d'armes et de maladies
qui ont été chargés sur moi quand souvent
ils respiraient encore et demandaient grâce
pour encore un peu de vie malade
pour encore un peu de vie blessée

Encore un peu !
Encore un peu !

Je suis à peine blessé !
Juste un peu malade, je suis !

Encore un peu !
Encore un peu !

*



Ils les chargent sur moi, les fossoyeurs d'eux-mêmes. Et sur moi, ils s'éteignent. Et je geins pour eux qui geignaient durant leur vie et qui lamentèrent jusqu'à leur dernier souffle. La plainte est comme le chant pour l'humilié. La plainte est le chant commun des esclaves. Le geindre, ma belle musique. Ma terre commune. Et les cris affreux qu'ils poussaient détruisant les maisons des maîtres c'était encore la très ancienne plainte

Regardez-moi passer. C'est mon dernier service. C'est ma dernière parade. Mon dernier grincement. Et dites : La charrette de la révolution
[mort née]
est passée

Voyez comme je passe, chargée de vos morts qui sont les moissons de notre impuissance

[Et certains, Spartacus, murmuraient encore ton nom, Spartacus. Sur le chemin, encore, leur dernier, ils pleuraient ton nom, Spartacus s'éteignant sur le chemin, Spartacus]

Maintenant l'essieu lamente seul et sous le poids des corps la planche a trouvé sa place et c'est le silence des morts avec les pampres du silence que vous avez accrochés à vos maisons avec les couronnes de laurier du silence que vous avez accrochées à vos maisons et je devrais grincer de bonheur car ceux que je porte ne finiront pas cloués aux croix de votre silence

Pampres stériles Couronnes des lâchetés

*



Mais qui saurait reconnaître des bruits que je fais
celui-là, issu de la joie - ou son pendant de peine,
cet autre ?

*



Ils étaient sur moi après la moisson pauvre Après la vendange pauvre, leurs pieds foulaient le raisin sur moi Et l'olive roulait entre mes flancs quand arrivait le temps Et l'huile dans les jarres quand les maîtres venaient prendre livraison du fruit de leur labeur
dix fois le fruit pour le fruit
dix fois la semence pour la semence

Ils étaient sur moi geignant des violences du maître
Ils étaient sur moi maudissant les violences du maître

Mais ils avaient sur moi entre soleil et épis engrossé leurs femmes Et sur mes flancs séchaient leurs liqueurs et leurs rires mêlés - ô saison pour l'amour, saison désespérée - Et leurs enfants me chevauchaient les trop nombreux fruits issus de leur trop féconde sève leurs enfants
pissaient au vent debout sur moi
riaient
asticotaient les bœufs debout sur moi avec les dards taillés dans les branches de noisetier
riaient
abeilles bourdonnantes jusqu'aux premiers travaux
quand leurs yeux devenaient ceux de leurs pères et le visage de l'innocence le visage de la souffrance trop tôt venue la bouche amère le front plissé et bas sous l'effort de la meule ou de la houe
enfants devenus bœufs que blesse le dard lointain des maîtres enfants malingres comme leur père et déjà s'habituant à geindre et à maudire


*



Oui

Ils étaient sur moi geignant et maudissant mais s'étonnaient encore de la blancheur d'un vol de colombes sur l'azur

Oui

Elles étaient sur moi geignant et maudissant mais tressaient encore des couronnes de fleurs des champs pour les mariées futures


*



Et voici que je passe avec l'essieu grinçant qui est mon chant pour eux

Et voici que je sers aux morts comme je servis les vivants Jusqu'à ce que cette roue tombe blessée déversant son charnier renversée déversant son charnier

Et voici que tu diras peut-être écoutant le feu qui les dévore : même leurs os gémissent encore - et ce sera le vrai - et j'y aurai mêlé mon cri

Qui n'est rien

Qui n'est que la lamentation du bois juste avant la dispersion des cendres

Au vent d'oubli


Extrait de A tout va journal
Actes Sud avril 2002


 
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