| Écrivain,
auteur dramatique, metteur en scène, directeur du groupe T’chan’G,
Didier-Georges Gabily a été l’une des figures emblématiques
du théâtre de bande, ces groupes de francs-tireurs qui opposent
à la faiblesse de leurs moyens les armes de la création contemporaine
et collective. Il avait fondé un centre de recherche et de
formation pour l’acteur contemporain qui proposait à de jeunes
acteurs une pratique d’atelier. |
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Jours sombres. J'écrivais les yeux contre le mur. Dos au
monde. L'écoutant, le monde. Quand c'était possible. Ce
n'était pas toujours possible. Des lieux de hasard, de raccroc,
d'abîme. C'était ma vie. Longtemps, ce fut ma vie. Des feuillets
perdus qui n'étaient souvent même pas des feuillets mais
tout ce qui me tombait sous la main - surtout l'intérieur
des paquets de cigarettes et les carnets de commande des
vieux bistrots à l'en-tête de Cinzano ou de Byhrr - écriture
minuscule, illisible, ratures ; des cahiers (perdus, aussi,
pour la plupart) quand la main allait s'attarder dans les
papeteries et toucher les corps du délit, les pages lisses
et blanches comme des vierges, les vergés sans taches.
Enfouir alors dans sa poche avec la peur de se faire prendre
le corps du délit où se coucheraient les premiers mots d'un
poème (insatisfaisant), les débuts d'un roman (désespérant)
ou d'une pièce (insane) ; puis aller dans les librairies,
la main glissant à nouveau sur les pages, grisées maintenant
de signes, harmonieuses de caractères, glissant sur les
signes, les caractères qui disaient le livre, sa fin et
son commencement.
J'ai longtemps désespéré de cette fin et de ce commencement.
Ecrire - le mouvement d'écrire, c'est-à-dire aussi l'art
d'écrire ; c'est-à-dire, encore plus, l'artisanat, le labeur
à l'œuvre - était tout, demeure tout pour moi, et par-dessus
ce tout l'ange du doute - quand ce n'était pas le démon
- souriait (sourit encore) doucement - le démon, lui, ricanait
: une grimace ; ricane encore, et la grimace ne cesse de
s'accentuer, monstrueuse, jusqu'à disparaître. Un verre
de rouge, alors. Un autre. Encore. Il (le verre) est dessiné
sur la feuille. Quand les mots se tordent vient le dessin
tordu. Je suis dans l'arrière-salle de ce café de province
dont je me souviens bien. C'est à Tours. J'ai dix-sept ans.
Face au mur. Les oreilles ouvertes. Les yeux penchés. J'entends.
Les voix avinées. Les commentaires de tous ceux-là qui ne
parlent bien d'eux-mêmes et des richesses pauvres de leur
vie que dans l'ivresse ou dans l'agonie, quand le Dieu s'est
emparé d'eux. J'écris. Des mots, des phrases, des paragraphes,
des chapitres biffés, rayés, raturés. Un champ de bataille
où les masses noires l'emportent sur les blanches avec les
flèches et les traits qui désignent et qui tuent, avec les
cadres qui préservent, les châteaux de sens insensés, appelés
à leur tour à se faire assiéger par le doute, et reviennent
alors les flèches et les traits… La première version de
quelque chose qui parlait pour la première fois de tous
ceux-là qui ne parlent pas, je l'ai écrite, là, pourtant.
Ça avait commencé. Le palimpseste qui serait mille fois
regratté. Je ne savais pas que ça avait commencé. Le palimpseste
qui serait mille fois déchiré puis de nouveau assemblé.
Face au mur. Là. Aussi face au miroir de ce café - il suffit
de relever la tête qui est en général penchée, qui ne veut
pas s'envisager, qui s'envisage pourtant, qui devine que
là aussi réside une part essentielle de l'approfondissement
(aussi le risque de l'avilissement). Jardin clos, déjà.
Champ ou creuse le soc en petit périmètre. Un commencement.
Après, j'ai voyagé. On dit : j'ai vécu. Des lieux, des lieux,
des lieux ; des visages, des visages, des visages ; des
aveux, et des injures, et d'amoureuses paroles qui s'oublient
si la main ne les a notées sur le corps du délit.
Je n'oublierai pas. J'ai beaucoup noté. Un bout de vie avec
le monde qui change et des murs qui s'écroulent et des crises
qui naissent et qui persistent. Je n'habite nulle part.
Chez tous. Ce sont mes amis ceux qui me logent pour écrire
et manger - et nous nous aimons, quelquefois. Un bout de
vie avec la haine du libéralisme montant, triomphant, s'épandant
sur les restes de la dernière révolution et de ses devenus-cadavres
totalitaires, avec la haine du naturalisme en art, montant,
triomphant, s'épandant sur les scènes de toutes les renonciations
accompagnant la nouveauté (je dis, oui, nouveauté et encore
l'impensé) totalitaire qu'est devenue la télévision. Ce
sont mes amis ces lieux qui m'accueillent et m'acceptent,
leur tournant le dos. Et aucun chemin ne se dessine vraiment.
Mais quelque chose s'est creusé à force. Il y a des voix
qui ouvrent et c'est là que le corps fouit, s'abîmant, c'est
là que l'esprit reprend souffle.
Un jour - c'est près de vingt ans plus tard - j'ai quelque
chose pour moi où demeurer. Un jour, grâce à des acteurs
de théâtre et à quelques figures tutélaires*, à cause aussi
- surtout - de cette passion pour le théâtre, tout à la
fois complice et concurrente de l'écriture, et qui naquit
dans le même temps où l'envie de tourner le dos au monde
me taraudait (passion qui n'est peut-être qu'une seconde
façon de tourner le dos au monde - je veux dire à l'obscène
mondanité - mais avec l'autre - l'acteur, le public - envisageable,
envisagé - l'acteur, le public - chaque jour en son accomplissement
comme en son deuil d'humanité), un jour, disais-je, j'eus
cette chose, ce lieu pour moi où demeurer hors le hasard,
le raccroc, l'abîme. Un endroit pour s'abîmer soi seul.
Une joie.
Jours éclairés. Je ne vais pas parler des rapports précieux
et néanmoins conflictuels que j'entretiens avec ma machine
(ordinateur) à écrire. Ainsi tout va. Ratures et biffures
demeurent dans les ventres et les mémoires. On peut croire
que ça change quelque chose. Ça ne change rien. Des carnets
sont ouverts qui seront perdus et d'autres verres de vin
rouge (ou d'autres alcools, whisky surtout) s'y dessinent
qui seront bus. L'écrivain (en déduira-t-on) est mieux payé
de son travail. On aura raison. C'est un moment fragile,
et l'écrivain sait qu'il ne durera peut-être pas. Mais.
La table fait face à la pièce. Je regarde. J'écris dos au
mur, envisageant mon joyeux désert (peuplé) et ceux (rares)
qui y habitent ou le visitent. De petites âmes obstinées.
Dos au mur, face au monde. Ce doit être un progrès bien
que je sache depuis longtemps qu'il n'y a pas de progrès
en art - mais (peut-être) des accomplissements de vie. Un
retournement qui n'est pas une révolution, hélas. Tout tremble.
Il y a seulement la nécessité des choses vivantes. D'un
mouvement. Des mouvements tremblants. D'une révolte contre
l'ordre (établi, conscient, inconscient). D'un approfondissement
sans fin (aussi sans mystique), désespéré d'espérer. Il
y a une femme qui lit. C'est mon amour qui fait silence
et qui lit. Désespérée d'espérer. Nous tous. Et j'attends
un coup de téléphone. Nous tous. Et ma petite fille fait
sa sieste à l'heure où toutes les petites filles font encore
leur sieste. Nous tous. Et j'attends des nouvelles d'un
acteur qui risque de faire défaut aux mots que j'ai écrits
pour lui. Il ne viendra pas. Il fera défaut. Nous tous.
Il y a deux fenêtres et je lève les yeux, et je sais maintenant
que je n'ai nul besoin d'un mur face à moi ni d'un miroir
face à moi. Il y a un clos où poussent miraculeusement quelques
roses que je vois battre au vent quand je lève les yeux.
Et derrière le clos et les rosiers, un autre haut mur. C'est
une transparence. Car au-dessus de ce haut mur je vois le
ciel. Un petit bout de ciel changeant. Voici les faits.
Ecris pour le ciel changeant, me dis-je, écris pour tous
ceux qui passent sous le ciel, les ombres et les hommes
; écris là où tu te tiens, regardant les roses et les pierres
Extrait de A tout va journal
Actes Sud, avril 2002
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