| Nous
ne pouvons demeurer là, dans cette vieille fête,
il y eut une fête, il y en eut une jadis, dit-on, et
même, quelques-uns d’entre nous en étaient,
s’y retrouvaient, s’y ressourçaient, voire.
Je suis de ceux-là. Je suis allongé il y a longtemps
dans le couloir d’un train de nuit ; je dors ; je suis
encore assez jeune ; je reviens d’Avignon ; un homme
me marche sur le bras ; il dit : Encore un de ceux-là
; il répète : Encore un de ceux-là ;
il demande, marmonne : Qu’est-ce qu’ils peuvent
bien trouver là-bas, et regardez ça, celui-là,
ils acceptent même des types comme ça, là-bas…
Plus tard, je reviens, c’est l’hiver et le mistral
souffle. C’est bien connu : en Avignon, le mistral souffle
souvent. A peine moins que l’Esprit. De Vilar. Tout
ça rend fou. C’est bien connu. La ville est morte,
l’hiver. C’est bien connu. Rien qu’une ville,
et froide, et contournée, pauvre, du côté
de la rue du Chapeau-Rouge et alentour. On m’a dit de
faire attention — on ne sait jamais, etc. J’y
suis revenu l’an dernier, l’été.
C’était pareil et même pire dès
qu’on pénétrait sous les porches pourris
des mêmes rues pas encore trop rénovées.
La crise, tout ça… des visages vrais ; tout ça
; des gosses, tout ça ; des petits, des violents, le
reste. Pas de fête. Cet hiver-là, il y avait
au moins quelque chose, des Gitans,des guitares. Pas de fête
non plus. Mais quelque chose, seulement. Ils sont plantés
sur les remparts au-dessus de la prison, les Gitans, tout
près de la place où ça grouille, l’été.
Ils jouent pour un des leurs, là, en bas. Visages aux
fenêtres, aux barreaux. La place, déserte. L’hiver,
le mistral, les guitares des Romanos. C’est déjà
mieux.
Nous ne figurons pas dans le paysage ; la ville est close-ouverte,
protégée. Il y a trois clefs qui (sans doute)
bouleversent les doctes et les festivaliers. Il y a quelques
étendards étendus (les jours de mistral) et
une sonnerie de bugles (tous les jours que le festival fait)
invitant à quelque commémoration derrière
les hauts murs aveugles d’un palais. Ce n’est
pas si grave. Un signal. Quelque chose qui devait signifier
quelque chose de bien. Un rêve du meilleur. On n’en
doute même pas. Le monde est seulement sûrement
parti ailleurs. Et rien ne vient qui voudrait pour l’heure
s’écarter du monde qui est ailleurs ; rien ne
fonde notre désir d’être là et pourtant
nous y sommes, là, et revenus, là. C’est
ainsi. C’est peu. Nous traversons cette ville vouée
à l’incompréhensible commémoration
du meilleur qui n’existe plus.
Nul ne figure dans le paysage. Une seule image hante ces lieux,
indépassable, évacuée à force,
elle-même à force défigurée. Nous
y sommes. Nous participons à ce théâtre
d’ombre. Nous passons comme chacun passe et c’est
assez. L’œil (d’aigle), le nez (d’aigle),
le menton (d’aigle) veillent d’un Vilar à
sa pauvre fenêtre peinte. Toujours un rêve du
meilleur, et c’est encore assez. Nous passons. D’un
mur incompréhensible à un autre — le même,
à l’autre bout de la ville, incompréhensible
tout autant. Nous avons traversé la ville comme d’autres
plus courageux marcheurs continuent à en faire le tour.
Pour voir. Nous n’avions pas d’épaisseur
sous le soleil ; la ville ne nous reflétait pas ; nous
supportait à peine. N’y prends pas garde. Avance
un peu, marcheur. Il y a des marchands et il y a des acheteurs.
Ça au moins ne change pas, demeure. Avance. Demeure.
C’est ainsi. Nous y voilà. Voici le Fleuve, voici
le pont.
Nous ne figurons pas dans le paysage. Nous passons de l’autre
bord du fleuve. C’est bien. Nous avons rêvé
il y a peu de jours de partir de Paris à pied et d’arriver
à la Chartreuse de Villeneuve-Lez-Avignon à
pied. Nous avons éclaté de rire. On voit ça
: trente kilomètres par jour, et pas de temps pour
nos répétitions. Nous sommes des acteurs, disons-nous,
des praticiens. Nous répétons, c’est le
moins. Pour le reste, nous avons rêvé. Ça
n’a pas beaucoup d’importance : nous ne figurons
pas dans le paysage et rêver ne coûte pas grand-chose,
de nos jours. On rêve pour nous. On barbouille des pages,
rêvant pour nous, des écrans, on barbouille.
Tout ça. Nous allons arriver là-haut débarquant
d’un train, d’une bagnole, comme à peu
près chacun et va-t’en t’y reconnaître,
essaie un peu. Tout flou, tout floué de rêve,
on sera, de nouveau, toujours, nous aussi. Ça n’est
pas si grave. On fera au moins les derniers mètres
à pied. On posera les sacs de voyage. On s’inventera
comme d’habitude, comme au mieux, un plateau. C’est
déjà bien, un plateau dans ce lieu-là.
On dira — on dit déjà — un vraiment
beau lieu. Un lieu déjà loin. De tout le reste.
Un havre. Un peu loin. C’est déjà bien.
On va s’y poser. On va recommencer à croire.
De l’autre côté du Fleuve, ça s’anime.
Il y a une ville ; il y a des gens que Vilar contemple de
sa fenêtre. On est de tout là-haut. Enfermé,
on ne peut même pas contempler. On répète,
on s’obstine. Viendra vite le quatorze juillet. Puis
le quinze on remballera pour que d’autres déballent.
Voici les faits : nous ne figurons pas dans le paysage. |